mardi 26 août 2014

Le Lone-Trip islandais : La route d'Egilsstaðir, où la galère commence...

Nous sommes dimanche, en tout début d'après midi, et la météo m'est propice : Beaucoup de beaux nuages blancs mais tout même un ciel relativement bleu et du soleil, sans qu'il ne fasse trop chaud. Mon sac à dos est un peu lourd mais j'ai la pêche. En plus, si tout va bien, je ne devrais pas avoir à marcher trop longtemps : Je viens de quitter la ferme et j'ai rejoint la Route Sud, l'une des plus fréquentées de l'île.

Qu'est-ce qui pouvait mal tourner, hein ?

Sur la route, après avoir quitté Hof... Paysage typique, d'ailleurs.
Je marche un moment, plusieurs voitures me croisent, personne ne s'arrête, bon, soit. Puis une heure passe. Une heure et de demi. Aucune voiture ne s'arrête, et on ne peut pas dire que ce soit le trafic des grands jours en plus. Alors beaucoup de guides de voyage vous diront que faire du stop en Islande c’est facile etc., etc.. J'ai plusieurs pistes de réflexions quant à savoir pourquoi c’est faux (en tout cas pourquoi ce n'est plus vrai). On m'a dit que c'était parce que depuis le boom touristique après la chute de la couronne islandaise, en 2008, il y avait "trop de touristes" sur les routes et que donc, lassés, les Islandais en prenaient moins, et que c'était surtout les autres touristes qui s'arrêtaient - or j'étais moins-même hors saison. Un autre auto-stoppeur m'a dit que c'était parce que je ne portais pas de vêtements colorés qui incitent à la confiance (Et oui, si tu baroudes en Décathlon, tu es certainement bien éduqué et riche, on ne risque rien) (moi je suis équipé par l'Armée Française et la Bundeswehr, en gros, c'est déjà un autre look). Et puis il y a eu cette autre explication "C'est parce que c'est dans l'Est. C'est des cons, dans l'Est."

Je laisserais à chacun le soin de peser le pour et le contre de chaque argument.

Toujours est-il que j'ai marché pendant une heure et demi avant qu'un van ne s'arrête pour me prendre sur l'une des routes les plus fréquentées d'Islande. Et je m'apprêtais à partir vers une région que même les locaux abandonnent doucement mais sûrement, ça me mettais en confiance.

Le couple qui m'a embarqué était franco-luxembourgeois, et le regard amusé de la nana quand j'ai immédiatement reconnu à l'accent que "le Français, c'est lui" suffit à compenser tous les gros 4X4 qui sont passés sans même ralentir. Ils peuvent m’amener jusqu'à Jökulsárlón qu'ils voulaient voir ainsi que les environs, que j'avais déjà visité récemment, et on s’est donc séparés. Personne sur le parking ne veut/peut me prendre, je continue mon chemin sur la Route du Sud. Quelques voitures me dépassent, puis un groupe de motos... Et puis plus rien.

Pendant deux heures j'ai marché sur une route pratiquement déserte, avec les montagnes et le glacier à ma gauche, la mer à ma droite, et rien, ni devant, ni derrière, même pas une ferme. J'entendais le ressac de l'océan, les mouettes, et parfois le crépitement discret des lignes à haute-tension qui longent la côte jusqu'à Höfn, et c'était tout. Quand le vent cessait de souffler, il planait un silence absolu sur la route, alors que l'endroit était complètement ouvert et dégagé... Surréaliste.

La longue ligne droite après Jökulsárlón...
Sur ma gauche, pendant plusieurs kilomètres. A droite c''était l'Atlantique.
Les oiseaux, mes fidèles compagnons de route... Ah oui, et les montagnes. Petite pause hydratation et admiration du paysage qui semble n'en plus finir (le paysage, pas la pause)
Finalement, après avoir marché 12 kilomètres environ, un van finit par s'arrêter à la ma hauteur... et c'est le même couple franco-luxembourgeois qui a eu le temps de visiter la lagune et d'aller voir des phoques ou je ne sais quoi, et qui m'a rattrapé. Ils m'emmènent jusqu'à Höfn, où ils vont passer la nuit, mais moi, je veux passer à l'Est avant la fin de la journée. A l'origine, je voulais aller jusqu'à Egilsstaðir, la grande ville à l'Est, mais j'ai "perdu" tout mon après-midi à regarder passer les voitures qui ne s'arrêtaient pas, et je revois mes espérances à la baisse : N'importe quel Fjörd le fera, probablement Reyðarfjörður, où l'on m'a dit qu'il y avait pas mal de trafic et donc de chance d'accéder/repartir, ou encore Fáskrúðsfjörður, connu pour son cimetière français (apparemment c'était le village où tous les marins/voyageurs français finissaient par s'installer)

La route sur laquelle le van m'a récupéré... Quand ils m'ont rejoins, j'étais déjà au bout de la route, dans la courbe qu'on ne distingue même pas encore.
Déposé à Höfn, je vais à la station service, où j'espère pouvoir demander aux gens qui font le plein avant de passer le tunnel de me prendre. Mais la station est quasiment déserte et le personnel me conseille grandement d'aller plutôt à l'entrée du tunnel. Je me remet donc en route, et après un quart d'heure/vingt minutes, je me fais prendre par une voiture... qui m'avait vu alors que la petite famille roulait dans l'autre sens ! Le père devait déposer quelque chose pour le travail et est revenu me chercher par la suite pour m’amener au moins de l'autre côté du tunnel. Vraiment sympa, le mec, surtout quand on pense à tous ceux qui y allaient de toute façon, de l'autre côté du tunnel, avec des voitures vides, de grosses voitures vides, et m'ont ignoré de ce petit geste de la main qui veut sans doute dire "désolé" mais ressemble surtout au "non merci" qu'on adresse aux travailleurs au noir qui veulent laver les pares-brise aux feux rouges... Et je dois avouer qu'il tombait bien, ce monsieur parce que je commençais à désespérer un peu. Le soleil descendait déjà depuis un moment dans le ciel, et même si dans le Nord il prend un peu plus son temps, je savais que j'avais été exceptionnellement malchanceux lent, et que j'allais avoir de plus en plus de mal à progresser aujourd'hui. Le risque de se retrouver tout seul, sur la route, de nuit, en Islande, n'était pas pour me réjouir, en tout cas pas sans tente. Le facteur stress a commencé à monter, comme on s'en doute. Pourtant, pas le moment de se dégonfler : La famille islando-indienne des plus sympathique me laisse de l'autre côté du tunnel et me souhaite bonne chance, et moi je me remet en marche avoir une double énergie renouvelée.

D'une, je ne peux pas me permettre de m'asseoir sur le côté de la route et de déprimer, je suis tout seul au milieu de nulle part.

De deux, je suis officiellement passé à l'Est. Quoi qu'il arrive, j'ai quitté le Sud comme prévu et j'entame la deuxième partie de mon voyage. 

Sauf que l'Est, à ce moment précis de mon périple, c'est ça :

Tiens, quelle surprise : Personne ! Je tiens à préciser que contrairement à beaucoup de gens qui descendent de leur voiture pour prendre ce genre de photo avant de repartir à 90 km/h, en se disant que ça fait cool,  moi j'ai ça des deux côtés de la route, hein. Et sur le moment, après toute une journée de marche alors qu'on avait prévu de faire du stop, c'est pas spécialement "cool". Avec le recul, une fois rentré et reposé, là, par contre, on voit l'expérience différemment...
Au moins y a du paysage... même si le soleil passe déjà derrière la ligne d'horizon des montagnes...
Comme on le voit, le soleil s'apprête à disparaître derrière la ligne de crêtes, et à l'ombre de ces monuments naturels il fait déjà bien plus frais. Après une pause casse-croûte frugale, j'enfile le pull polaire sous la parka et continue. Heureusement, je ne longe le Fjörd Papafjörður "que" sur une dizaine de kilomètres avant d'être enfin récupéré par une voiture, qui peut m'amener un peu plus loin. Les occupants, un groupe de jeunes partis s'acheter de l'herbe dans une ferme du coin, du côté de Stafafell, où je serai presque immédiatement repris par un jeune homme en plein déménagement mais qui me fait de la place en bougeant cartons et emballages du siège avant. Il me demande où je vais et je lui dis "Le plus loin possible, tant que ça me rapproche d'Egilsstaðir...". Et là, merci mes Dieux :

"C’est cool, je vais à Egilsstaðir !"

Quand il me dit ça, j'ai l'impression d'entendre Beethoven lancer l'Ôde à la Joie avec tout l'orchestre symphonique d'Islande et je comprends que malgré la lose toute la journée et plus de 25 kilomètres de marche sur cette foutue route déserte, alors que je n'ai même pas encore fait la moitié du trajet depuis que j'ai quitté Hof, je vais réussir à atteindre mon objectif.

ROCK'N'ROLL !

Nous papotons et faisons connaissance alors que la voiture longe les Fjörd de l'Est, le soleil se couchant à l'horizon donnant au paysage une superbe couleur mordorée... dont je n'ai pas de photos, malheureusement, j'allais pas lui demander de s'arrêter après avoir seulement commencé notre voyage... Mais n'ayant finalement pas vu grand chose de l'Est, ce coucher de soleil avec vue dégagée sur l'enfilade de Fjörd de la côte aura été en soi une visite somptueuse. Pratiquement aucune autre voiture et un ciel doré superbe...Finalement nous bifurquons à Berufjörður pour laisser la mer derrière nous et nous engouffrer dans le canyon pour remonter vers notre destination. Et là, le paysage change alors radicalement. La mer laisse la place à une vallée qui semble déserte, seule une rivière serpente au pied des falaises qui disparaissent dans un horizon de brume. Nous faisons une pause pour nous dégourdir les jambes et profiter du paysage, l'endroit est silencieux, le vent laisse seulement planer un soupir grave au fond du ravin...

On distingue très vaguement le Fjörd, en haut à gauche.
J'imagine qu'on ressent bien l'ambiance froide et humide même sans y avoir mis les pieds...
Une beauté simple, rude, et écrasante à la fois.
Quand nous reprenons la route, nous arrivons sur l'un des plateaux encore enneigés et recouverts de glace, les routes dégagées sont néanmoins criblées de nids de poule, c'est presque du rallye jusqu'à ce qu'enfin nous arrivions à Egilsstaðir, qu'il me fait brièvement visiter. Alors attention, je ne dis pas brièvement parce qu'il le fais à l'arrache, mais bien parce que la ville est inintéressante au possible. Il n'y a rien, à Egilsstaðir, qui n'a d'intérêt que d'être au milieu de l'Est islandais et donc de pouvoir servir de camp de base pour visiter la région. Il y a bien un lac supposément habité par un monstre, genre de Nessie islandais, mais voilà... Si j'avais eu une meilleure météo et l'assurance de ne pas me trouver bloqué dans la pampa, j'aurais aimé faire une randonnée dans le parc national et sa "forêt", ou visiter Bakkagerði, une petite bourgade à touristes typique, mais le jeu ne semblait pas en vouloir la chandelle... J'avais des ressources limitées, et il fallait que je pense aussi à ça (nourriture, gîte, etc.).

Il m'aide à chercher un hôtel ou une chambre d'hôte pas trop cher, ce que je trouve finalement, et on se dit adieu. Ce mec vient de sauver ma journée !

En revanche je suis claqué, et le temps est à la grosse pluie. La météo à l'Est s'annonce pourrie pour les jours à venir, les gens s'arrêtent peu et je risque d'être de nouveau bloqué comme un couillon dans une région encore en hiver, clairement. Je décide donc de ne pas prendre trop de risque et de repartir, dès le lendemain, pour un endroit avec plus de choses à voir sans avoir besoin d'une voiture. Je décide de rejoindre Mývatn après une bonne nuit de repos. Malgré l'insistance du tenancier, j'économise 1000 couronnes (6 €) en dormant dans mon sac de couchage plutôt que des draps, et non, dans ces cas-là, y a pas de petit profit (c'est quand même 18€, même sans draps). C'est une offre assez courante dans les petits hôtels / gîtes, où on te demande si tu veux des draps ou ton sac. J'ai économisé pas mal, au final, rien qu'en choisissant le sac de couchage à chaque fois.

C'est alors la fin de mon premier jour en solo. J'ai beaucoup marché pour pas grand chose et eu énormément de chance sur la fin, ce qui m'encourage à rester vigilant et ne pas me laisser gagner par trop d'enthousiasme en préparant mes étapes. Finalement, après une bonne douche rien qu'à moi - le gîte étant sans surprise désert - je m'endors comme une souche...

4 commentaires:

  1. Marcher sur la route déserte, au milieu de paysages s'étendant à perte de vue, avec pour seul compagnon le bruit du vent... Voilà un bon entraînement pour l'Apocalypse, je suis sûr qu'au fond tu as apprécié :p
    Sinon, je vais pas commenter à chaque article, mais tous les paysages sont absolument splendides. Je suis content de pouvoir enfin profiter de ta saga Islandaise!
    "One cannot simply walk into Iceland"

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    1. J'avoue que le charme post-apocalyptique de certains endroits ne m'a pas laissé indifférent ^^ Justement je compte élaborer le côté "plaisir d'être seul" dans mon prochain billet !

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  2. Comme d'habitude, tu a su rendre l'ambiance particulière qu'on imagine à ce moment là dans tes photos. Le pire c'est de se dire que finalement, vu l'appareil que tu avais, c'est presque du travail de pro. J'irais bien y faire un tour aussi, mais j'en connais une qui ne partagera pas forcément le plaisir, surtout si je lui propose de tenter le coup à pied.

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    1. Si tu lui proposes à pieds, c’est sûr que ça risque pas de la convaincre. En revanche, en louant une voiture, y a moyen de faire énormément, tout en dormant dans des bâtiments en dur et tout, sans se ruiner (enfin, sans compter le vol aller-retour évidemment...) Les gîtes offrent la plupart du temps la cuisine et le frigo donc on peut facilement éviter les restaurants hors de prix et se faire sa bouffe comme on veut...

      Et merci pour les photos :)

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