Les solstices ont toujours été très importants pour les peuples européens. Déjà certains mégalithes de l'âge de pierre étaient parfois alignés sur la position du soleil durant ces journées particulières (c'est le cas à Stonehenge), tantôt plus longue de l'année, tantôt plus courte. Plus tard les solstices ont été largement utilisés pour marquer des temps forts de la vie religieuse païenne, puis chrétienne. Aussi, la fête romaine du Soleil Invaincu fut-elle remplacée par Noël, et le solstice d'été par la Saint-Jean. Si dans certaines régions d'Europe les feux de la Saint-Jean ont toujours cours, toutes n'ont pas le même engouement qu'en Europe du Nord où l'on appelle encore le solstice Midsommar - mi-été - sauf en finnois où on dit bel et bien Juhannus.
Et en Finlande, justement, il n'y est pas juste question de faire un feu, c'est encore une grande occasion où beaucoup s'arrangent pour avoir un week-end prolongé le plus long possible, et partir pour le mökki (le chalet de vacance), si on le peut, fêter ça en petit comité (famille ou amis). On y va au sauna, on y fait du barbecue et on pend du bon temps. D'ailleurs, Juhannus est toujours un week-end, on ne le fête pas le jour même du solstice, justement pour avoir ce long congé. Cette expérience-là, j'en parlais dans cet article sur mon solstice 2013 au mökki. Pourtant, cette année, je n'avais pas l'occasion d'aller au mökki, donc j'ai fait comme tous ceux qui ne peuvent pas fêter Juhannus en forêt près d'un lac, je suis allé avec Céleste participer à un Juhannus public, sur l'île de Seurasaari.
Des costumes traditionnels finlandais.
Pour ceux qui ont oublié, Seurasaari c'est l'île d'Helsinki sur laquelle on trouve ce chouette musée à ciel ouvert style écomusée. Autant dire le cadre idéal pour un solstice folklorique, avec ses maisons anciennes et sa forêt. L'animation était assurée par des groupes de danse et de musique folkloriques, plusieurs kokko (les fameux feux) étaient organisés, et la météo avait dit qu'il ne pleuvrait pas (trop). Que demander de plus ?
Il y avait des activités pour les enfants et des fabrications de couronnes de fleurs (malheureusement on est arrivé un peu trop tard pour ça...). Du coup plein de gens se promenaient les cheveux fleuris, tandis que ceux qui comme nous avaient manqué l'atelier, mais n'avaient pas autant de scrupules que nous, erraient aux abords des chemins pour taper dans la flore locale, histoire de ne pas être en reste.
Dès notre arrivée nous avons assisté à l'érection d'un Arbre de Midsommar, qui n'est ni plus ni moins qu'un Arbre de Mai... mais pas en mai. A noter qu'en Finlande cette tradition est rattachée à la communauté suédophone. La symbolique de cette tradition reste obscure et débattue, tout le monde n'étant pas d'accord avec la théorie la plus répandue qui en fait un héritage de traditions païennes christianisées. Quel qu'en ait été le sens initial, l'Arbre de Mai / Midsommar est aujourd'hui une tradition culturelle plus qu'autre chose : on l'érige et on danse autour de lui, en passant sous ses "branches", bref, farandole et bonne humeur nous accueillent.
L'Arbre de Midsummar est planté.
L'avantage de cet événement, c'est qu'on a pu y voir des kokko, des costumes et des Arbres de Midsommar de différentes régions de Finlande, ainsi qu'entendre des chansons traditionnelles de plusieurs coins du pays également. Tout le monde a également pu féliciter un couple fraîchement marié qui avait refait une cérémonie façon mariage carélien à l'ancienne, en costume s'il vous plaît, et s'était prêté au jeu des danses folkloriques. C'est d'ailleurs ce couple qui, arrivant en barque, a finalement allumé le feu principal, plus tard dans la soirée.
L'Arbre de Midsommar des enfants.
Malheureusement, difficile de vraiment savoir quoi venait d'où, il n'y avait pas vraiment d'approche pédagogique malgré les nombreux touristes. C'était donc principalement un plaisir des yeux et des oreilles mais je n'aurais pas appris grand chose. Qu'à cela ne tienne, ce fut une expérience sensorielle toute en ambiance, avec des groupes de musique folk assez chouettes, notamment ENKEL (vous savez que ce genre de musique c'est mon dada), et une seule erreur de casting, à savoir un duo de chanteuses un peu banales (banales genre "on a représenté la Finlande pour l'Eurovision 2010" en fait, avec un type passant dans la foule pour vendre leurs CD façon "Il est frais mon poisson".)
Contre toute attente et en dépit des annonces alarmistes de la météo, le ciel a parfaitement tenu et après quelques danses et chansons, nous avons pu assister à l'allumage des kokko. Et là c'est le moment où je passe en mode "j'ai testé pour vous..." :
Trois types de kokko de différentes régions de Finlande. Dans le fond, les bateaux venus assister au spectacle depuis la mer.
Sur la plage se tenaient trois assemblages de différentes régions de Finlande : une tour de rondins coiffée de branchages verts, une longue perche soutenant une roue solaire recouverte de paille, et une motte de branches de sapins surmontée d'une perche. Et franchement, la roue solaire avait de la gueule, très classe, très appropriée au solstice d'été. En mer, barques, yachts et même ferries se rassemblent pour assister au spectacle à distance. Un homme s'approche avec une torche, c'est le moment. Les flammes lèchent enfin la paille, le spectacle peut commencer.
Ou bien la paille est humide et l'ensemble peut se mettre à fumer au fur et à mesure que la paille se consume dans des flammèches minables.
Grosse déception, même si ça a finalement pris feu (à peu près). Le design le plus frappant se montra au final assez peu efficace et rapidement terminé. Alors que la foule s'était massivement agglutinée sur la plage, le public se lasse et s'en va, et je peux accéder au premier rang.
L'espace d'un instant ça a eu de la gueule, votre correspondant dévoué n'a pas manqué ce créneau.
Si je devais lui mettre une note, ce serait chiant/20.
Il faut dire qu'une tour en rondin avait été allumée sur une plage voisine et brûlait beaucoup, beaucoup mieux. Mais après un peu d'attente, l'homme à la torche est revenu faire son office et a enflammé la motte de sapin. Et là, mieux valait ne pas être incommodé pr la fumée. Un panache capiteux s'est dégagé du kokko, soufflé droit vers la foule par un vent chenapan. Pendant un moment on n'a plus rien vu, plongé dans des volutes denses que seuls les plus braves ont affronté pendant que le public fuyait à bonne distance. Finalement la fumée s'est dissipée et on a tous pu profiter du feu qui révéla que sous les branches il y avait un empilement de bûches qui a permis à ce kokko de durer longtemps pour notre plus grand plaisir. Et le vent nous a recouvert de cendres et d'aiguilles de sapin brûlé, aussi. C'était chouette !
Au cas où l'idée que je puisse exagérer ne vous traverse l'esprit.
Le panache se calme enfin et révèle le feu qui embrase lentement le dôme de sapin. Ce qu'il reste de la roue solaire fait peine à voir, à côté.
Le kokko flambe joyeusement !
Et puis le couple de jeunes mariés a allumé le feu principal, un énorme empilement de bois et de branche sur une plateforme flottante (autre tradition, moins risquée vis-à-vis de la propagation accidentelle du feu). Et là, point de déception aucune. Flamboyant, ronflant et beau, au-delà de la ligne créée par les roseaux. Tout le monde applaudit. Cette fois ça y est, le feu que tous attendaient brûle et illumine cette "nuit" qui n'en est pas vraiment une.
Le kokko principal sur sa plateforme flottante, entouré de torches.
De plus près...
Le kokko de sapin, qui brûlait encore à notre départ !
Je vous mets en bonus une vidéo peut-être un peu longue, mais qui dans la lignée de mes vidéos d'ambiance. Le groupe finlandais que j'utilise pour la musique s'appelle Mr. Mäläskä et m'a beaucoup été rappelé par les groupes qui ont joué durant la soirée, je me disais que ça conviendrait donc parfaitement.
J'ai déjà parlé d'Alsace précédemment, et on l'aura compris, j'aime ma région paternelle. Sa cuisine, paysanne et riche, ses vins, sa bière, tout ça, mais aussi et surtout ses paysages et notamment ses villages typiques aux maisons à colombages. Il y a plein de villages tous plus beaux les uns que les autres en Alsace, avec leurs rues pavées, leurs balcons fleuris de géranium, leurs fontaines sur des petites places entourés de façades colorés (oui, on aime la couleur sur nos maisons alsaciennes) (parfois au mépris du bon goût, d'ailleurs, mais sur les vieilles maisons, en général, on sait se tenir). Pour le voyageur qui ne fait que passer, pas facile de choisir quel lieu visiter, et impossible de les faire tous.
J'avais déjà évoqué ce musée à ciel ouvert quand j'avais parlé de ses équivalents finlandais (Seurasaari) et danois (Den Gamle By), même si pour le coup l'Alsacien ressemble surtout à son cousin d'Aarhus. En effet, c'est tout un village entier qui a été reconstruit sur le même principe, à savoir qu'on a démonté des maisons anciennes (datant parfois du XVe siècle !), moulins, fermes et autres bâtiments à travers toute la région pour les reconstruire fidèlement en un seul village générique. Bien qu'artificiel, tout dans ce village est pensé jusque dans les moindres détails pour offrir une expérience de l'Alsace "à l'ancienne". Les maisons sont reconstruites à l'identique, donc, et selon les méthodes traditionnelles (on apprendra comment sont montées les maisons, en kit façon Ikea et donc démontables et remontables à volonté, comment les murs sont constitués de torchis et de madriers de branches, etc.), les rues sont pavées, il y a des animaux, des champs, des jardins, des potagers, des vergers. Le visiteur peut voir comment travaillaient les forgerons, charpentiers, meuniers et autres ouvriers à travers l'histoire de la région, avec des activités pour les petits et les grands (la petite leçon dans la salle de classe du village vaut le détour pour tous les âges).
Pour quelqu'un comme moi qui fonctionne à l'ambiance, ce souci du détail des plus charmants a de quoi m'emballer. Le village fait vrai, avec ses rues et ses chemins, ses habitants en costume, son ciel rempli du claquètement des innombrables cigognes.
Super combo colombages + géranium + cigogne
J'aime beaucoup cette maison-là, avec le petit motif géométrique peint sur le torchis.
Oui, alors apparemment la cigogne, oiseau emblématique de l'Alsace, claquette, craquette, ou glottore. Alors autant craquetter et claquetter, pourquoi pas, mais glottorer, désolé, c'est moche.
(pour ceux à qui "glottorer" ne parle pas, voici un extrait sonore)
Ah oui, quand je dis innombrables, je ne plaisante pas. Si vous avez la phobie de ces oiseaux blancs au long bec, si le craquettement de ces volatiles provoque en vous une irrépressible panique, ne visitez pas ce musée. Elles sont partout. Et beaucoup.
Les enfants, en revanche, sont généralement ravis. Et voir un forgeron frapper l'enclume, caresser un âne ou un bouc, ou donner à manger aux vaches fait généralement bonne impression également.
Superbe façade peinte pour cette grosse ferme familiale.
Bon, chacun y trouvera son bonheur dans un coin ou dans un autre. Moi, pour être franc, je n'ai pas grand chose à faire des vieux tracteurs, mais pour un passionné, il y a un hangar pour ça. Fan de Sweeney Todd, de son siège de barbier et de ses rasoirs énormes ? Il y a une maison pour ça. Curieux de voir les différentes coiffes alsaciennes à travers l'Histoire ? Il y a une expo pour ça. Il y a même une tour de défense médiévale avec son jardin de plantes et d'herbes. Les animateurs/guides en costumes expliquent les métiers anciens, les coutumes locales et les techniques diverses (construction, travaux des champs, etc.), on apprend souvent sans s'en rendre compte, et ça c'est toujours chouette.
Une reconstitution à la verticale pour nous permettre de voir comment les structures des façades sont d'abord assemblées au sol avant d'être dressées. On n'est pas loin de la maison Ikea.
La structure en bois est ensuite comblée par un tressage de bois sur lequel on applique du torchis. Cette technique permet aux maisons d'être facilement démontables et remontables à volonté, facile à réparer et relativement "flexible" en cas de secousses (l'Alsace est en zone sismique, pour ceux qui l'ignorent)
La tour fortifiée et son jardin aux herbes.
... et la vue depuis le sommet.
Motif de dés ou de pain d'épice ?
Bref, on l'aura compris, je ne peux que recommander ce musée (par beau temps, hein, c'est mieux, parce que c'est quand même à ciel ouvert...). Si vous n'avez pas le temps d'aller visiter Eguisheim et tous ces beaux villages alsaciens, au moins voyez l'écomusée, ça vous fera une bonne grosse tranche d'histoire et d'Alsace en une seule journée.
Le musée se trouve à côté d'Ungersheim, à proximité du Parc du Petit Prince (que je n'ai personnellement pas visité donc je n'en dirais rien ici, à part qu'on peut y faire un tour en ballon et voir l'Alsace depuis le ciel). Je vous laisse un lien ici.
Vraiment, allez le visiter.
(Et maintenant, Office du Tourisme du Grand Est, à propos de mon chèque...)
Ah, et avant de nous quitter, je ne peux pas m'empêcher de partager un pur moment d'iconographie nostalgique alsacienne mignonne et poétique :
Bon, comme d'habitude, dès que je rattrape mon retard, j'en reprends aussitôt.
L'an dernier, j'avais fait un tour à Helsinki pour Vappu, histoire de prendre quelques photos et vidéos et écrire un article sur l'une des fêtes les plus suivies de Finlande (avec Noël/Nouvel an et Juhannus / Solstice d'été). Sauf que bon, juste après j'ai recommencé la vie de couple, puis je suis parti en vacances en France, et Vappu est un peu tombé aux oubliettes. J'avoue avoir même complètement zappé l'événement cette année, et maintenant que je m'apprête à avoir du matos frais pour le blog, il me fallait m'occuper des archives. Donc, avec un an de retard (ou un mois et demi seulement sur celui de cette année ^^ ), voilà enfin mon article sur Vappu.
Déjà, qu'est-ce que Vappu ?
C'est l'équivalent de Walpurgisnacht dans les pays germaniques, une fête qu'on retrouve dans toute l'Europe. J'en avais un peu parlé quand j'avais parlé des sorcières du Fastnacht souabe-alémanique, notamment celles de Löffingen, et pour cause, cette Nuit de Walpurgis, si elle porte le nom d'une Sainte, est associée à la sorcellerie et au sabbat. C'est la nuit du 30 avril au premier mai, et en Allemagne, par exemple, on y allume parfois encore des feux comme à la Saint Jean. D'ailleurs, certaines traditions associées à Walpurgis (comme l'arbre de mai et les feux) trouvent parfois leurs variantes au solstice d'été, selon l'endroit où on se trouve en Europe. Dans les deux cas on touche aux rituels archaïques de l'Europe païenne, en célébrant la fin de l'hiver / du printemps. Bon, aujourd'hui Walpurgis est beaucoup moins fêté qu'autrefois, l'Eglise a bien fait son boulot, mais il y a des échos qui nous sont parvenus, comme Vappu.
Les vendeurs des incontournables ballons de Vappu devant Kamppi.
Techniquement, Vappu est officiellement le 1er Mai. Certains essayent bien de fêter les travailleurs mais ils sont minoritaires, et Helsinki est la seule ville où leur rassemblement est conséquent. D'ailleurs, l'Eglise aussi en profite pour faire de grands rassemblements, bref c'est le moment où tout le monde sort, où l'on fait des pic-nics dans les parcs et des barbecues en famille... Bon, c'est souvent en décuvant de la veille, ceci-dit. Car en ville, le 30 au soir, c'est la folie, surtout quand on compare au calme habituel des rues d'Helsinki. Les gens se retrouvent en masse, plusieurs centaines de milliers de personnes (je rappelle que le pays ne compte qu'un peu plus de cinq millions d'habitants.), et ils font la fête, boivent beaucoup, dansent et vomissent. On ne regrette pas sa soirée.
Ma première expérience de Vappu c'était en 2011, je visitais le pays pour la seconde fois, cette fois pour passer l'examen d'entrée de ma fac. J'accompagnais mon ex et ses amis, y compris une fille qui a fini rapidement tellement soûle que moi et l'autre ami, Henri, avons dû la ramener chez elle, non sans une sortie du bus in extremis pour lui permettre de dégueuler devant, sur et derrière la poubelle de l'arrêt de bus. Et tout le monde trouvait ça normal. Henri se tourne alors vers moi avec un grand sourire et me dit "Bienvenue en Finlande !".
Le Dôme noir de monde, on peut voir les gens porter la casquette blanche.
Cette année-là j'ai surtout vu l'aspect festif, les milliers d'étudiants en combinaisons colorées picolant dans toutes les rues sans pourtant observer de bagarres ou de rixes. Bonnes humeur, respect et concerts de plein air semblaient de rigueur. Les cadavres de canettes recouvrent le sol, bien vite ramassés par ceux qui se font un bénef de fou sur la consigne. On les voit chaque année déambuler avec leurs énormes sacs poubelles, parfois avec des vélos, vérifiant que les canettes et bouteilles sont finlandaises et pas estoniennes (sinon, pas de consigne, donc les estoniennes seront ramassées par les services de la ville), à n'importe quel événement de plein air, ils sont là, et peuvent se faire plusieurs dizaines voire centaines d'euros, en travaillant en groupe.
Je me suis étonné de cette tradition d'acheter des ballons gonflés à l'hélium, tout le monde en prend, et pas seulement les enfants. Du ballon de base marqué du logo d'un bar ou d'une boisson aux ballons en alu en formes de Mumin ou de Angry Birds. J'ai découvert le chapeau blanc évoquant une casquette de marin que les Finlandais reçoivent lorsqu'ils passent leur bac, et qu'ils arborent fièrement lors de Vappu. Même les adultes, voire les personnes âgées, ressortent leur casquette plus ou moins blanche pour l'occasion. J'ai également découvert les combinaisons colorées que les étudiants portent pour sortir faire la fête, chaque couleur correspondant à leurs études (si j'en avais un, il serait violet, ce qui correspondant à "socionomie"), qu'ils recouvrent de patch glanés à chaque fête ou événement, transformant ces combinaisons en véritable passeport de leur vie étudiante. Quand j'ai demandé à mon coloc pourquoi ils avaient ces "uniformes de fête", il m'a répondu "pour se protéger du vomi et autres fluides corporels". Le ton était donné.
Les années suivantes j'ai pu profiter d'un rituel qui lance officiellement les festivités au cœur d'Helsinki : La pose du chapeau sur Manta.
Qui est Manta ? C'est une statue de femme nue, une sirène d'après son sculpteur Ville Vallgren. On la trouve au bout de l'Esplanade, en face de la place du marché du port, à deux pas du palais présidentiel. Détail amusant, elle fut sculptée en France, avant d'être montée en fontaine à Helsinki. Il est de tradition désormais que les étudiants nettoient la statue lors de Vappu avant de la coiffer d'une de ces casquettes blanche de bachelière. Et pour voir ce spectacle, il y a foule. Mais alors vraiment. Difficile de trouver une place où l'on puisse voir quoi que ce soit, mais heureusement, l'an dernier, je me suis assez bien débrouillé. D'ailleurs, en 2015 (année que ces images illustrent), pour la première fois, la casquette fut apportée... par drone !
Les étudiants lavent à gande eau (et mousse) la statue de Haaviston Manto / Havis Amanda (la version suédophone) avant de lui mettre sa casquette. Et une forêt de ballons gonflés à l'hélium, évidemment.
Livraison de casquette par drone. Le Vappu du futur, c'est maintenant.
Manta dans son bain de mousse, casquette sur la tête. La foule, elle, est partie picoler.
Deux tippaleivät. On dirait pas mais c'est croustillant.
Autre tradition qu'on ne refuse pas, la bouffe. Bon, j'ai déjà dit qu'on picolait pas mal, de la bière au mousseux en passant par toutes les liqueurs à disposition. Mais traditionnellement, on boit du Sima (Mjöd, en suédois), à la base une sorte d'hydromel, aujourd'hui un genre de limonade fermentée au citron légèrement alcoolisée et de couleur orangée, et avec ça on mange des tippaleivät (tippaleipä au singulier), un... truc... comme une salade de vers... faite de pâte frite ("pense à un champignon" me dit mon coloc pour m'aider à le décrire), recouvert de sucre glace. Bon les tippaleivät on les achète, mais cette année, le Sima fut fait maison par ma copine (et il fut très bon). Et même si je vous ai mis une image parlante sur votre droite, pour ne pas déroger à la tradition, voilà tout de même une photo de moi posant élégamment pour présenter la pâtisserie de saison :
Florent pose avec des pâtisserie, vol.3
Alors oui, je sais que vous mourrez d'envie de voir des images de débauche et d'alcool coulant à flot dans les rues d'Helsinki, malheureusement je me suis contenté de me focaliser sur ce que la décence ne réprouvait pas. Voilà donc une petite vidéo pour donner une idée de la cérémonie d'ouverture de Vappu. Et croyez-moi, vous préférez que je m'arrête avant que tout le monde dégueule.*
*D'ailleurs il est à préciser que beaucoup de gens fuient les festivités du centre-ville et préfèrent de loin fêter Vappu tranquillement dans leur mökki, au calme, au bord d'un lac ou de la mer. On constatera que la majorité des fêtards de Helsinki, une fois la nuit tombée, sont des étudiants.
Bonus : rayon de supermarché fin avril. Voici donc le Sima de circonstance, puisque c'est Vappu, et aussi le Glögi de... Noël... mais également le soda... d'Halloween. Oui. Ce soda est en rayon depuis au moins octobre. Nous sommes an avril. Y a plus de saisons, ma bonne dame !
Aujourd'hui, en Finlande, c'est le jour de la Suède. Curieux, non ?
L'histoire de la Finlande est étroitement liée à celle de la Suède. Pendant près de six siècles, elle n'en fut qu'une province, avant de passer sous domination russe en 1809. Avec l'indépendance le Royaume est devenu une sorte de"grande sœur" à laquelle la Finlande aime se mesurer pour faire ses preuves (notamment au hockey sur glace. Surtout au hockey sur glace.). Un rapport amour-haine hanté par un profond complexe d'infériorité. Souvent, quand les politiciens veulent montrer un exemple de "comment que c'est mieux ailleurs", ils regardent la Suède. Sauf pour la politique d'immigration, apparemment, là ce serait plutôt le modèle à ne pas suivre, mais passons.
Une jolie maison à Naantali, avec son panneau monolingue (une curiosité !)
La Finlande a deux langues nationales : le finnois (d'uh !) et le suédois. Non seulement à cause de son histoire, mais parce que le pays abrite une minorité de Finnois suédophone (enfin, ils parlent un suédois finlandisé qui est donc plus un dialecte suédois que de vrai suédois de Suède). Historiquement, cette minorité coïncide étrangement avec la bourgeoisie finlandaise, elle a donc tendance à : mieux se porter financièrement, mieux se porter niveau santé, mieux se porter niveau éducation... bref, vous voyez le tableau. Dans l'esprit des Finlandais, cette minorité est bien présente, bien visible, elle compte. Et attise une certaine... jalousie ?
Le bilinguisme se retrouve partout, dans l'administration et tout ça, évidemment, mais le plus frappant ce sont les panneaux de circulations, de rues, etc. Tout est en deux langues, finnois et suédois, la langue majoritaire dans la commune étant écrite en premier sur les panneaux. Néanmoins si la minorité tombe sous les 5%, le panneau est en une seule langue. Du coup, il y a eu des conflits lorsque trop de finnophones se sont installés dans des coins à majorité suédophone... parce que si le ratio s'inverse la loi les oblige à refaire tous les panneaux (en plus de voir le dialecte faiblir, évidemment). Les fénno-suédois ont également un nombre de représentant fixe au parlement (alors qu'il aura fallu attendre 2007 pour voir un Same au parlement finlandais), leur langue minoritaire est obligatoire pour tous dans les écoles de tout le pays (même dans les zones où on ne le parle pratiquement pas, genre à la frontière russe). Bref, ils pèsent.
D'ailleurs, dans l'archipel dont je vous est déjà parlé se trouvent les îles d'Åland, complètement suédophones, qui ont même un statut d'autonomie (avec leur propre drapeau, étendard de la minorité suédophone). De temps en temps ils font semblant de vouloir quitter la Finlande pour la Suède, mais une fois quelques nouveaux privilèges obtenus (privilèges fiscaux, monolinguisme protégé par des traités, démilitarisation, etc.), tout va de nouveau bien.
Entre parenthèse, je tiens à dire que j'aimerai bien y faire un tour, à Åland,parce qu'il paraît que c'est magnifique. (Edit : J'y suis finalement allé, j'en parle ici !)
Trait d'union entre la communauté suédophone de Finlande et la Suède, le territoire autonome d'Ålandest ici marqué avec des bordures rouges. A titre d'illustration je vous ai mis les drapeaux des deux pays et d'Åland. Je crois qu'on peux difficilement être plus clair dans le message, quand même.
En Suède, bizarrement, personne ne pense à eux et les gens s'étonnent souvent en apprenant qu'apprendre le suédois est obligatoire pour tous. Les suédois ont eux-même une minorité finnophone, d'ailleurs, dont personne n'a rien à cirer, et personne ne doit apprendre le finnois dans les écoles suédoises. Ah c'est sûr, c'est mieux en Suède, hein !
Bref, revenons à la Finlande.
Je vous avais déjà parlé des jours spéciaux où on sort les drapeaux partout pour célébrer des figures emblématiques, des événements, etc. Regardons donc notre agenda - et j'entends par-là, jetons réellement un œil à un agenda finlandais qui indique les jours spéciaux par des petits drapeaux :
30 mars : Jour de la démilitarisation et neutralité d'Åland (oui parce qu'en plus d'être autonomes, les habitants des îles sus-nommées ne sont pas soumis au service militaire comme le reste du pays).
24 avril : Jour du drapeau d'Åland. (Un drapeau suédois marqué d'une croix rouge, symbolisant la Finlande. Alors là, vous regardez le drapeau blanc et bleu et à première vue vous vous dites logiquement : "Bullshit !". Mais si vous avez suivi mon article précédent vous devriez vous rappeler pourquoi le blason rouge de la Finlande n'est pas devenu son drapeau. Indice pour s'en souvenir : ça un rapport avec les communistes)
9 juin : Jour de l'autonomie d'Åland. Qui coïncide avec le jour de commémoration des vétérans (comprendre : les héros de la guerre contre les Russes qui ont permis à la Finlande de rester indépendante.) (Ironie, ironie)
Bon, pour être honnête, ces jours le drapeau ne doit être levé que sur les îles concernées. Alors, certes, on pourrait se dire que c'est pas grand chose, mais quand on pense qu'en une année ils ont réussi à donner trois jours à Åland, alors qu'en dehors de la fête des mères, seulement un jour à drapeau est en l'honneur d'une femme (Minna Canth le 19 mars), et aucun n'est réservé aux Sames, l'autre minorité native du pays (dont on n'oblige personne à apprendre la langue, bizarrement) on se dit que... voilà quoi... y a un peu de favoritisme. Ah oui, j'ai précisé que les Fénno-suédois représentaient moins de 6% de la population ? On comprend peut-être un peu mieux les grincements de dents qui se font parfois entendre dans les rangs finnophones. (voire, chez les plus vindicatifs, une certaine hostilité verbale - voire physique ! - comme certains contacts fenno-suédois m'ont racontés)
Mais revenons à l'agenda, puisque à ces trois jours dédiés à la communauté autonome suédophone, il faut ajouter le 6 novembre : le jour de la Suède, ou jour de Gustave Adolphe, qui fut Duc de Finlande et d'Estonie avant d'être Roi de Suède. Il est particulièrement connu pour être devenu le grand chef de guerre qui ravagea l'Europe centrale pour venir en aide aux Protestants, en guerre avec les Catholiques... bon, OK, oui, c'est aussi lui qui voulait une deuxième rangée de canons sur le Vasa, vous êtes contents, bande de trolls ?
Et ce jour-là, il est obligatoire pour tout le monde, hein, pas juste Åland. Drapeau au vent dans toute la Finlande ! (Afin d'être sûr de pas dire de connerie j'ai quand même vérifié à la fenêtre et oui, drapeau au vent. Enfin, visiblement le vent finlandais boude un peu le jour de la Suède, mais je digresse) A la date anniversaire de la mort du plus célébré monarque Suédois, tout le pays célèbre son ancien maître et actuel rival en sortant les drapeaux. D'ailleurs, à la base c'est une fête suédoise ! (où on mange du gâteau, en plus, malheureusement pour moi cet aspect de la tradition n'a pas franchi la mer... je suis déception) Étrange pour un pays dont l'une des grandes marques de bière a sorti une édition spéciale quand son équipe de hockey a mis la pâtée 6 à 1 à la Suède en finale de coupe du monde, un pays qui regarde son voisin avec envie parce que ses femmes sont prétendument plus belles et que tout fonctionne mieux, mais en ricanant parce qu'il est connu de tous que les Suédois sont tous gay. (sans déconner, dans une boutique de Helsinki j'ai vu des T-shirts drolatiques "Je ne suis pas gay même si je conduis une Volvo", ça se pose là). Et pourtant leur drapeau est directement inspiré du suédois, et quelque part ils s'accrochent à l'héritage suédois qui les inscrit clairement au sein des pays nordiques, en opposition à l'autre ancien maître, la Russie. Et entre la Suède et la Russie, les Finlandais choisiront toujours la Suède.
Du coups les Finlandais ont une grosse ambiguïté avec la Suède, et c'est vraiment très drôle. S'ils peuvent les troller, ils le feront. S'ils peuvent leur mettre une branlée sportive, c'est liesse et fête nationale pendant un mois. Il y a des pétitions pour demander l'arrêt du suédois obligatoire (écrites dans un finnois bourré de fautes, apparemment... ironie). Et pourtant, ils restent convaincus que c'est mieux de l'autre côté du golfe d'Ostrobothnie.
Quelque part, ça me rappelle cette obsession française pour le modèle allemand.
Trololol. PS : Blagues et piques faciles à part, le dialecte fénno-suédois est en réalité en recul, et un dialecte qui s'affaiblit c'est toujours triste. PS 2 : Et heureusement que la Finlande ne fait plus partie de la Suède, sinon ce royaume scandinave ressemblerait toujours à ceci :
En prévision d'un article à venir où je commençais à me lancer dans une aparté trop conséquente, je prends le temps de traiter un sujet dont beaucoup se moqueront comme de l'an 40, mais que je trouve intéressant. Et comme c'est mon blog, on me pardonnera de m'étaler sur les broutilles qui m'intéressent moi. Et puis, en me penchant sur le sujet, j'ai eu une espèce de coup de gueule qui m'est venu sur la fin.
Aujourd'hui, donc : la généalogie des drapeaux nordiques (et un mini coup de gueule).
Nous parlerons dans un premier temps des drapeaux officiels des membres du Conseil Nordique, pas des bannières informelles, sinon on ne s'en sortira pas. Avec cette image sans légende vous pouvez déjà vous amuser au Quizz de "qui c'est que ce drapeau ?". Ce n'est pas aussi facile qu'il n'y paraît.
En fait, dans un article à venir, j'allais expliquer pourquoi le drapeau d'Åland est comme il est, ce qui impliquait de revenir sur l'origine du drapeau Finlandais, et donc je me suis dis "pourquoi ne pas brosser un tableau général de l'Histoire des drapeaux nordiques ?". Pour ce faire, il faut donc remonter à la source, un drapeau si vieux qu'il est à ce jour le plus ancien drapeau national encore en usage. Ce drapeau, vous le connaissez si vous avez prêté la moindre attention à mon premier article sur Aarhus, c'est Dannebrog, le drapeau du Danemark.
Je ne vais pas me répéter sur l'aspect culturel déjà évoqué dans l'article sus-mentionné, mais je vais revenir sur la légende de son origine, parce que c'est quand même bien rigolo. C'est Dannebrog, "vêtement rouge / vêtement Danois" (le double sens est important pour la suite), qui a commencé la tradition des drapeaux nordiques à croix excentrées (contrairement aux croix centrées, ou croix grecques), qui représente le christianisme. Là où ça devient drôle, c'est que selon la légende, Dieu a envoyé ce drapeau aux Danois lors du siège de Lyndanisse (Tallinn, en Estonie) le 15 juin 1219, afin de les mener à la victoire en brisant la résistance des vils païens baltes. Contexte : la Croisade Balte, où une alliance germano-scandinave bien chrétienne comme il faut massacre ramène dans la lumière du Christ les païens de l'Europe de l'Est, qui étrangement ne semblent pas ravis de rejoindre le troupeau de leur nouveau sauveur. Toujours est-il qu'après la victoire sur les Estoniens, le roi Valdemar II aurait fait de ce drapeau son emblème. L'autre légende associée au drapeau est que le motif serait né de la marque du baudrier du vaillant Valdemar sur sa tunique autrement complètement imbibé du sang des païens (vêtement rouge, hein ?).
Le christianisme, donc.
Mais si la légende le fait remonter à Lyndanisse, les archives des historiens datent la plus vieilles trace officielle de Dannebrog en 1397.
Quelques décennies plus tard, en 1442, les mêmes historiens trouvent trace du premier drapeau nordique à suivre le modèle danois de la croix excentrée, même si en appliquant les couleurs bleu et or associées au Roi de Suède, ce drapeau se place plus en opposition au drapeau danois, comme représentation de l'autre grand royaume chrétien du Nord. Toutefois, bien qu'il ait été utilisé sous diverses formes, il faudra attendre le 22 juin 1906 pour qu'il soit adopté comme le drapeau national que l'on connaît aujourd'hui. Détail qui dénote encore d'un souci de différence, on remarquera que contrairement au drapeau danois, les deux quadrilatères côté mât sont des rectangles, et non des carrés. Cela n'a l'air de rien, mais on verra que cela fait figure d'exception. Sauf pour un autre pays qui s'inspirera du modèle suédois, et non du modèle danois comme tous les autres.
Il faut maintenant faire un bon en avant de près de quatre siècles pour voir la Norvège se détacher du Danemark et adopter son propre drapeau, le 13 juillet 1821. Néanmoins, on remarquera que Fredrik Meltzer, son dessinateur, n'a pas cherché très loin son inspiration. Le drapeau norvégien ajoute simplement une croix bleue sur Dannebrog, pour soi disant s'éloigner du drapeau danois et ne pas être bicolore comme lui, en ajoutant une note tricolore bleu-blanc-rouge en signe de liberté, comme les Français, les Américains, les Néerlandais et les Britanniques (explique-t-il dans une lettre). Personnellement si je voulais m'éloigner du drapeau danois j'éviterai de me contenter... d'ajouter une croix dans la croix du drapeau danois. Mais c'est sans compter sur l'aspect politique de ce choix : le fond rouge respectait ceux qui restaient pro-Danemark malgré la séparation, et la présence de bleu évoquant l'adversaire nordique du Danemark, la Suède, flattait ceux qui voyaient le Danemark en oppresseur de la Norvège. Ainsi ce drapeau s'inscrit dans la "tradition nordique" et ne fâche personne. Parfait.
Peu après, en 1897, le nationalisme islandais se réveillant, un drapeau bleu à croix blanche apparaît et devient le drapeau officieux de l'île. Inspiré par l'accession à l'indépendance de la Norvège, une croix rouge s'y ajoute en 1915, faisant du drapeau islandais un drapeau norvégien inversé. Lorsque l'île devient indépendante du Danemark en 1918, ce drapeau devient le sien, ses couleurs représentant officiellement l'océan, la glace et les volcans, en parfaite synthèse de l'Islande.
Au moment où l'Islande accède à l'indépendance, elle n'est pas la seule à se choisir un drapeau. La Finlande vient d'être "libérée" de la Russie par Lénine, et après une guerre civile entre "rouges" partisans d'une entrée dans la nouvelle union soviétique et les "blancs" partisans d'une Finlande indépendante et de droite, les blancs ont gagné.
Problème, la couleur dominante du blason finlandais est... le rouge. Histoire de bien montrer qui sont les nouveaux patrons dans le pays, le projet d'un drapeau à dominante rouge basée sur le blason est abandonné (mais le blason en question se retrouve dans les versions étatiques), et on lui préfère un vieux projet du XIXème. Un projet qui ancre la Finlande à l'ouest, et dans surtout dans le nord, un projet... inspiré du drapeau suédois. Le bleu est toujours présent ( pour représenter les milliers de lacs, évidemment), mais le fond est blanc bien pétant représentant la neige, évidemment. Pas du tout parce que la Finlande est blanche, monsieur, et pas rouge ! Non, non, la neige on vous dit ! On remarquera que le drapeau n'est pas juste basé sur le "modèle nordique" établi par Dannebrog, mais bien sur le modèle suédois, avec les quadrilatères côté mât qui sont des rectangles. Ce n'est pas anodin, vu le rapport historique et culturel entre la Finlande et la Suède. Et donc le drapeau est adopté en 1918.
C'est à dire un an avant que Jens Oliver Linsberg ne conçoive le drapeau des îles Féroé. Et, sans vouloir être mauvaise langue, avec une croix rouge... dans une croix bleue sur fond blanc... on peut dire qu'il n'a pas cherché très loin, lui non plus. Surtout que là niveau explications bullshit on a le blanc symbolisant l'écume de l'océan et... le ciel pur et radieux des îles Féroé. Le ciel est donc BLANC. Tandis que le bleu et le rouge sont là pour... ben faire nordique. Comme les autres, quoi. 'Tain, Lens, t'aurait pu inventer un truc un peu plus convaincant, mec... Là ça fait vraiment : "Cool, le drapeau finlandais, et si j'y mettais une croix en plus, après tout ça l'a bien fait pour la Norvège !". Notons qu'en respectant le côté bleu-blanc-rouge, les îles Féroé honorent la référence norvégienne à notre drapeau tricolore bien français. Cocorico ! Et il n'a pas bêtement copié la Finlande, puisque l’œil attentif remarquera des quadrilatères carrés, et non rectangulaires, comme ceux du Danemark, auquel les îles Féroé appartiennent toujours malgré leur autonomie. D'ailleurs, si le drapeau existe depuis 1919, ce n'est qu'en 1948 que le Danemark l'a reconnu comme drapeau national des îles Féroé.
Six ans après cette reconnaissance tardive, en 1954, les îles d'Ålandont eu droit à leur autonomie, et donc à leur drapeau officiel. Tout comme les îles Féroé, il s'agit d'un archipel autonome mais appartenant à un pays nordique, en l’occurrence la Finlande. Je reviendrais sur cet archipel dans un article à venir, mais pour faire court c'est une île suédophone qui a choisi de s'inspirer non pas du drapeau finlandais, mais du drapeau suédois, avec une croix rouge ajoutée à la croix jaune, le rouge évoquant le blason finlandais déjà évoqué plus haut. Néanmoins quand on voit le drapeau on sent clairement le message : Ici on parle suédois, pas finnois. A partir de là je pourrais finir mon article, puisque j'ai évoqué les membres du Conseil Nordique. Mais il semblerait que la popularité des pays membres et de ce qu'évoque ce "club" dans l'imaginaire collectif ait un impact sur les communautés qui de près ou de loin ait eu un rapport avec eux. On touche alors du doigt le phénomène de "mode nordique" et sa conséquence : la création de nouvelles revendications, de nouveaux drapeaux.
On l'aura remarqué, les deux dernières créations représentent des communautés autonomes, pas des pays indépendants. La croix excentrée fait donc de l’œil au niveau local, et c'est une tendance qui se poursuit avec les deux derniers drapeaux sur le style nordique qui ont été officialisés. Deux archipels d'Ecosse ont décidé d'assumer leur héritage viking et leur ancienne appartenance à l'Union de Kalmar (une union nordique concurrente à la Hanse germanique, et dont le drapeau était lui aussi sur le modèle de la croix nordique, rouge sur fond jaune. Très flashy et très moche, donc.) : Les îles Shettland et les îles Orkney. Le drapeau de Shetland reprend les couleurs écossaises bleu et blanc, en appliquant le modèle Dannebrog, et fut conçu en 1969 pour commémorer les 500 ans de leur transfert de la Norvège à l'Ecosse, et a été officiellement adopté en 2005. Deux ans plus tard, les îles Orkney inversaient les couleurs du drapeau d'Åland mélangeaient les couleurs des blasons de l'Ecosse et de la Norvège pour rappeler (tardivement) leur double héritage. Ce qui est intéressant c'est de voir que dans les années 2000, longtemps après la vague nationaliste européenne qui s'est plus ou moins résolue après la seconde guerre mondiale, il y a encore un besoin de revendication identitaire au niveau local sans forcément passer par les bombes dans les gendarmeries, mais par le symbole du drapeau. Un simple drapeau, mais qui est une reconnaissance d'une histoire, d'un passé. On peut se demander si à notre époque c'est vraiment nécessaire, si ce n'est pas une frivolité... et dans ces cas particuliers, pourquoi ces îles se sentent-elles obligées d'afficher une affiliation nordique, est-ce que l'Ecosse c'est pas assez bien ? Est-ce que c'est plus "cool" d'être nordique ? D'autant que leur lien s'est terminé 500 auparavant, n'est-ce pas un peu tardif ? Apparemment le dialecte des îles Shetland a gardé des influences scandinaves mais bon, pourquoi ce besoin de soudain se rappeler l’héritage norvégien ?
Une question qui se pose d'autant plus pour la palanquée de drapeaux "officieux" qui un peu partout essayent de se rattacher à l'héritage nordique - et chrétien du coup. Comme le drapeau vert blanc et noir en croix excentrée du Vinland. Genre, y a eu une colonie avortée en Terre-Neuve y a mille ans ? Il nous faut un drapeau ! Amérique du Nord, terre viking ! J'ai également remarqué la popularité du drapeau allemand sur le modèle Dannebrog dans les rangs des manifestations de PEGIDA. Ce drapeau vous l'avez peut-être déjà vu, c'est celui-ci :
On retrouve les couleurs allemandes dans un style nordique/chrétien. Et bien les deux versions de ce drapeau ont été conçues par Josef Wirmer comme drapeau de la résistance allemande contre Hitler (Wirmer était impliqué dans la Conspiration pour assassiner Hitler).
Ce drapeau, dans sa version de droite, a même été proposé par les conservateurs comme drapeau de la République Fédérale d'Allemagne après la guerre, bien que le drapeau aux trois bandes de l'ancienne République de Weimar lui ait été préféré. Toujours est-il que revoir ce drapeau revenir dans les manifestations de PEGIDA pose la question du symbole et du sens qu'on donne à un drapeau. Réutiliser un drapeau de la résistance contre Hitler sert-il à se dédouaner des accusations de néonazisme ? Est-ce pour insister sur l'aspect chrétien du mouvement ?
Les drapeaux nordiques flottant devant la Maison Nordique en Islande
Si on replace l'adoption du modèle Dannebrog pour les pays vraiment nordiques, la revendication était, on l'a vu, très simple : s'inscrire dans un ensemble culturel, ensemble auquel l'Allemagne, ou l'Amérique du Nord puisqu'on parlait du Vinland, ne font pas partie. A mon sens, vouloir s'y rattacher artificiellement c'est ne pas comprendre la symbolique et la tradition historique des drapeaux nordiques, qui sont nés d'un désir ambivalent d'indépendance au sein même de l'espace culturel nordique. Marquer sa différence sans pour autant sortir de cet ensemble. Shetland et Orkney sont bien mignonnes, mais 500 ans après leur changement d'appartenance, leur revendication est très... superficielle. Comme si elles cherchaient à "rentrer dans le club". Et le retour du drapeau de Wirmer en Allemagne l'est également. Ce n'est pas parce qu'on les trouve "cool" qu'on doit les mettre partout. Alors on m'accusera peut-être d'être un gros réac, mais pour moi les symboles ont un sens, et s'en servir avec les pieds en retire toute substance. Donc je dirais pour conclure sur le sujet que trop de drapeaux nordiques tue le drapeau nordique.
D'ailleurs, tous les drapeaux nordiques ne sont PAS en croix excentrée ! J'ai gardé pour la fin le Groenland et les Sames, qui ont opté pour un autre symbole que la croix : le soleil ! C'est très cool aussi, non ? Le Groenland a gardé les couleurs du Danemark (auquel il appartient toujours, malgré son autonomie), tandis que le drapeau des Sames applique les couleurs traditionnelles de leur peuple. Un drapeau nordique qui sort du tricolore et de la croix chrétienne, voilà qui pourrait inspirer les gens en quête de nouveau drapeau ! Trouvez des symboles qui vous correspondent vraiment, au lieu de copier ce qui est cool ailleurs. EDIT : Pour compléter cet article j'ai écris un petit addendum sur le drapeau de la Scanie, à lire ici. Et pour finir, une synthèse de l'arbre généalogique des drapeaux nordiques officiels, pour ne pas finir sur une note trop bougonne ! C'est fait maison donc on ne critique pas trop la mocheté, fais de mon mieux...